Du cigare dans l’art, Brecht et Duchamp
19.06.19
Duchamp tout comme Brecht fumait le cigare. Ca n’est pas le seul rapprochement que l’on peut faire entre ces deux contemporains, que tout semble séparer. C’est évident, si Duchamp avait été un industriel, ils n’auraient rien à faire ensemble. Or, Duchamp ne fumait pas le cigare comme un industriel, mais comme un ascète – ce que Brecht n’était pas, même si Confucius ne lui était pas étranger. Duchamp, à l’inverse de Brecht, se démarque par tout ce qu’il n’a pas fait. Et la liste est longue. On peut même douter que Duchamp ait fait quelque chose, de l’art par exemple, doute qui fait partie intégrante de son oeuvre – le mot est dit. Duchamp a quand même fait une oeuvre, l’air de rien, par ailleurs, que certains estiment surévaluée. Brecht et Duchamp fument le cigare en anticapitalistes – à la longue, notoires. En effet, cigare au bec ils affirment que le pouvoir n’appartient pas forcément aux industriels. C’est de génération en génération que ces derniers fument le cigare, alors que pour le français et l’allemand, ce naturel a dû s’acquérir, pour l’un, devant une machine à écrire, pour l’autre, devant le damier d’un jeu d’échec. Nous le voyons, pour l’un comme pour l’autre, le cigare est un instrument de réflexion non-industriel. Si pour eux fumer est donc en relation avec la pensée, il faut bien le dire, leurs pensées n’ont rien en commun. Elles sont aussi différentes qu’une machine à écrire et un jeu d’échec. Ici, il faut faire attention, car cette différence apparente peut amener à de nombreux préjugés. Qu’une pensée issue d’une machine à écrire soit plus utile que la pensée du jeu d’échec est un préjugé. A plus forte raison lorsqu’il d’agit de Marcel Duchamp. S’il est évident que Brecht ait beaucoup réfléchi, moins évidente est l’affirmation que Duchamp aurait moins réfléchi que Brecht. Duchamp a certainement réfléchi tout autant que Brecht, mais le prouver est difficile, car il a eu grand soin de le cacher. Brecht a beaucoup montré, ce qui est l’étymologie de l’adjectif didactique. Duchamp a réfléchi à travers ses coups – tout comme les échecs consiste en des coups. Non seulement ses objets, mais sa vie aussi est un coup. Dans ce coup d’échec-là, Duchamp a refusé le travail, ni plus ni moins. Brecht, quand à lui, a aussi, mais à sa façon, refusé le travail. Il a beaucoup écrit sur ce refus et là réside une différence de taille. Brecht voulait d’autres alternatives, mais Duchamp, rien d’autre que la liberté d’être. Au risque d’une légère amoralité – ce dont il se foutait. Brecht tout comme Duchamp est vicieux. C’est là leur mode d’expression pour la liberté ; le prix qu’ils font payer. Au sujet de la liberté, Brecht fume le cigare pour penser librement, mais Duchamp, pour fumer le cigare et rien d’autre. Personne ne peut faire cela toute sa vie comme il l’a fait, lui ; alors que plusieurs ont tenu le cigare à la façon de Brecht – c’est tout en leur honneur – parce qu’il en a donné les moyens. L’un fume et construit panneaux en verre ; boîtes ; portes ; spirales – dans un monde qui en est encore à exposer de la peinture – urinoir. L’autre fume et écrit des histoires d’éléphant artificiel ; pagode chinoise ; gourde prise pour une pierre ; tribunaux de toute sorte ; tâches sur la lune – dans le monde insensé des faits – coup de pistolet ; armées et frontières. Justement, en parlant de frontières, un français et un allemand, imaginez ! En Amérique, Brecht y est allé par dépit. Et il s’ennuyait beaucoup en Californie, où rien ne lui paraissait plus déprimant que ce enjoy yourselves! A l’inverse, Duchamp s’y est beaucoup amusé et y est allé par simple plaisir de partir. Va savoir s’il se sont une fois écrit, encore moins téléphoné. Qu’auraient-ils pu se dire ? Même si Duchamp s’entendait avec tout le monde – André Breton, Salvator Dali – pas mal de gens insupportaient Brecht – Adorno, Thomas Mann. C’était la guerre et Duchamp n’en avait rien à foutre de la guerre. Pour Brecht, elle était le nerf de son oeuvre. Secrètement, la chérissait-il peut-être. Scrupuleusement, le cigare allumé, l’allemand notait les chambardement de frontières observés depuis sa prison dorée de Californie. A ses yeux, tout n’était que contradiction. Nous le voyons, trop de choses les séparent. Qu’auraient-ils pu se dire au téléphone ? En anglais, ils auraient pris rendez-vous. Ils auraient fumé ensemble un cigare de contestation, sans échanger un mot, si nécessaire, mais fumé ensemble. C’aurait été, aimerait-on croire, un début. Alors écoutons-les fumer sans trop les déranger.
Et c’est à ce moment que, effectivement, nous voyons Bertolt Brecht et Marcel Duchamp fumer ensemble un cigare. L’un et l’autre assis ou se levant quelquefois en même temps pour faire quelques pas, ils restent muets et ressemblent à deux personnes qui s’observent du coin de l’oeil. Ne vont-ils tout ce temps pas ouvrir la bouche ces deux-là ? C’est trop bête !
Vincent Coppey