Francis Bacon: entretien sur les impressions reçues
En collaboration avec: Christine-Laure Hirsig, Dorian Rossel, Michel Archimbaud
Francis Bacon est une figure majeure de l’art au XXème siècle. Mais derrière l’icône, qui est cet homme ? Que se passe-t-il si l’on interroge le peintre consacré ? De quelle manière parle-t-il (phrasé ; rythme ; hésitation ; silences ; musicalité de la phrase) ? De quelle manière sa parole dit-elle quelque chose de lui ? Et pour nous qui ne connaissons que le résultat d’une activité, que dit-il de sa conduite artistique dans l’atelier ? Sur la peinture en général ? Dans les trois entretiens accordés à Michel Archimbaud, le peintre s’exprime comme s’il essayait de comprendre ce qu’est la peinture, tout en avouant l’échec de la possibilité d’une explication. Ce qui, dans un premier temps, nous surprend, est qu’au fil des réponses, se dégage une pensée, mais échafaudée par les impressions reçues, l’intuition et la mesure prise de l’ignorance. Une pensée qui ne s’articule jamais sur une analyse académique, car elle est profondément ancrée dans l’activité de l’atelier. Un certain sens pratique semble garder le peintre d’une explication de l’inexplicable, à travers des prises de position où il fait preuve d’une farouche indépendance, tout en mettant en évidence dans ce sillage les conformismes artistiques. Une indépendance qui ne fait pas l’économie d’un esprit de contestation ou même de mauvaise foi, peut-être inévitable pour être en mesure de se frayer un chemin dans les écueils des milieux de l’art : les idées reçues, les snobismes, les clichés sur les œuvres qui auraient de la valeur ou non, les critères aussi sur lesquels nous déterminons nos jugements de valeur (esthétique ou morale). Selon nous, ces aspects et les formes de conflits qu’ils expriment sont théâtraux et bien souvent très amusants ou décalés. Dans une forme scénique, nous imaginons travailler à une adaptation des trois entretiens entre Francis Bacon et Michel Archimbaud, en exploitant la situation de l’interviewé et de l’intervieweur.
Francis Bacon fait désormais partie de l’histoire de l’art. Mais la manière qu’il a de se positionner dans sa pratique ne relève jamais des modalités de l’historien de l’art [1]. Ce qui rend son discours théâtral est le refus. Par exemple, ne pas approuver une équivalence entre peinture et musique ; ne pas privilégier le jugement commun à la profondeur de ses intuitions. Il y a dans ces refus, du conflit : celui de l’artiste avec lui-même (ses choix, le parcours qu’il s’est frayé) ; celui de l’artiste avec la société, dont l’expression personnelle est fixée à présent sur ses toiles. Aussi, le refus ne semble pouvoir s’affirmer chez cet homme qu’à partir d’une sorte d’acceptation de ce que le monde produit sur son être. Bacon est touché dans cette relation. Non comme un mystique – il refuse, curieusement, toute approche métaphysique –, mais peut-être comme quelqu’un qui vacille entre l’émerveillement et le désespoir. Si le peintre se qualifie lui-même, à plusieurs reprises, comme un « désespéré », Archimbaud parle à son sujet d’une sorte de « manque d’être » dont il aurait été fait.
VincentCoppey
[1] Il n’y a pas de dénigrement de notre part pour les démarches analytiques ou les essais, bien au contraire. Mais la question ici relève du point de vue ou de l’énonciation : d’où est émise la parole sur l’art ? Selon Kundera, le langage de celui qui analyse dans les cadres des instances académiques et scientifiques ne doit pas être un monopole. Nous sommes d’accord avec cette idée. L’expression de celui qui est engagé dans sa discipline artistique contient une pertinence spécifique, importante par exemple comme témoignage de la prise en compte de toute la vie affective, émotionnelle, perceptive.