Gabin, Ferdandel, Bourvil et les faux-intellectuels

20.04.20

Fernandel a dit dans une interview, qu’il n’aimait pas ces films de cinéma dont on ne comprend rien. Il ajoute aussi que ceux-ci étaient faits par des faux-intellectuels. Mais l’acteur ne donne aucun nom. Alors que nous aurions aimé savoir de qui il parle. Dans une autre interview, Jean Gabin, déjà âgé, dit de Fernandel que c’était un homme droit comme une barre. Fernandel, l’acteur comique que tout le monde connaît, le prisonnier de "La vache et le prisonnier", le curé de "Don Camillo", était donc droit comme une barre. Dans son interview, Fernandel regrette aussi la mort d’un autre acteur comique, Bourvil. Il dit qu’en général, les autres acteurs comiques sont drôles, mais qu’ils ne le font pas rire. Alors que Bourvil, c’était autre chose : lui, le faisait beaucoup rire. Et dès ses débuts. Fernandel dit que dès les débuts de Bourvil - tout juste sorti de sa Normandie - il est allé le voir au théâtre et qu’il a repéré son indiscutable talent comique. Dans son interview, Gabin dit de son côté combien il apprécie Fernandel, certes, comme acteur, mais il ajoute, surtout comme homme. « L’homme » répète Gabin, à plusieurs reprises, non sans gravité. Parce que Gabin n’était pas un acteur comique. A sa façon, peut-être même l’inverse : un acteur tragique. Dans "La bête humaine", c’est évident : Gabin harangue la foule depuis la fenêtre de sa misérable chambre de cheminot, comme un acteur tragique. Il peut aussi être drôle, mais seulement à côté d’autres acteurs drôles. Comme Bourvil d’ailleurs, avec qui il a tourné au moins une fois dans "La traversée de Paris". Mais, même drôle, Gabin travaille toujours avec un fond de tragédien classique. C’est son côté dur comme une barre. C’est pourquoi, lorsqu’il parlait de Fernandel en disant que cet homme était droit comme une barre, c’est de lui-même dont il parlait un peu. A l’inverse, Fernandel pratique souvent un art du comique à travers des airs sévères. Dans une scène où il explique à sa femme que, en captivité chez les soviétiques, il n’a pas pu lui écrire car même l'encre gelait, il est drôle avec gravité. Nous savons bien qu’il ment à cette femme. C’est pourquoi, derrière sa gravité, il laisse toujours trainer un clin d’oeil. De ses yeux grands et globuleux, justement, dont il joue abondamment.

Dans "Don Camillo" – qui est aussi une histoire avec des communistes – cette gravité est morale. Il n’est donc pas si surprenant de voir à quel point Fernandel était ami avec un acteur comme Gabin. Car Jean Gabin est un acteur moral. Lorsque Fernandel interprétait Don Camillo, il devait sans doute travailler sur son côté barre de fer. Gabin a dit dans son interview, que des hommes comme lui, Fernandel, on en trouvait de moins en moins. Et durant le long silence qu’il laisse après, on n’a pas envie de l’embêter. D’ailleurs, personne ne lui pose de questions à ce moment-là. En regardant l’interview de Fernandel, on peut identifier son côté droit comme une barre, à ses yeux grands et globuleux lorsqu’ils vous fixent avec gravité mais, cette fois-ci, sans la situation comique. Il a justement ces yeux-là lorsqu’il dit que ceux qui font du cinéma dont on ne comprend rien sont de faux-intellectuels. Là non plus, on n’a pas envie d’embêter Fernandel.

Donc, Gabin dit de Fernandel qu’on n’en fait plus des hommes comme lui. Et Fernandel dit qu’on en fait trop, des films dont on ne comprend rien. On peut dès lors se demander s’ils cassaient du sucre ensemble sur ce que Fernandel appelait les faux-intellectuels. Sans que nous sachions leur nom. Car Fernandel se garde bien de nous les donner ; alors que s'il faisait cet effort, nous pourrions au moins nous en faire une idée.

Nous savons que Fernandel a suivi Bourvil, plus jeune que lui, dès ses débuts. Plus jeune que Fernandel et pourtant mort avant lui. Ce qui doit ajouter à l’affliction de l’ainé, lorsqu’il parle de son ami normand. Gabin dit qu’il appréciait lui aussi beaucoup Bourvil. Cet acteur comique a même tourné dans un film policier qui n’a rien de comique, "Le cercle rouge" – ce qui est plutôt l’apanage de Gabin. En tout cas, dans les années soixante dix, durant lesquelles ce dernier interprétait souvent les truands et les vieux lascars. Alors que, dans "Le cercle rouge", c’est un flic que Bourvil interprète. Mais, il faut bien le dire, Bourvil en flic dur comme une barre, on n’y croit pas vraiment. On peut cependant reconnaître son courage d'avoir osé sortir de son registre. Alors que Gabin n’a jamais été voir du côté du comique. On peut aussi se dire qu’en ce qui concerne cet acteur tragique, c’était plutôt de la clairvoyance, non un manque de courage. En effet, qu’est-ce que ça donnerait, Gabin, en train de faire du Bourvil ou du Fernandel ? Ca n’aurait plus été Gabin. Alors que Bourvil faisant du Gabin reste Bourvil. Allez savoir pourquoi ? Bourvil est vraiment Bourvil lorsque, devant un micro sur pied et une salle comble, il raconte l’histoire du jockey qui entre dans la salle de bain. Ce sketch, on peut le voir facilement. Et on peut voir aussi l’art de l’instant et du tâtonnement qui caractérise cet acteur comique. Dans ce registre, Bourvil est un maître – même si c’est étrange de dire cela, au sujet d’un artiste qui n’a jamais l’air de se poser comme quelqu’un qui sait ; ainsi qu’un faux-intellectuel pourrait le faire. Ce qui, précisément, participe à son comique – non celui du faux-intellectuel, mais celui de Bourvil. Et peut-être même aussi celui du faux intellectuel, tiens ! Pourquoi pas, pourraient dire Fernandel et Gabin. Bourvil est donc un maître. Il faut voir comment il sait parler à une salle comble et comment il sait – tout en feignant ne rien savoir du tout – mettre une salle entière dans sa poche d’acteur comique. Si, ce soir-là, Gabin et Fernandel avaient été présent ensemble dans la salle – et c’est plus que vraisemblable qu’ils soient allés ensemble voir jouer leur ami commun – alors ils ont assisté à l’art d’un acteur populaire. « Populaire », en ce qui concerne acteur, est, dans la bouche de ces deux-là, de la plus haute considération. C’est bien simple, lorsque Gabin dit, dans son interview, que Fernandel est un acteur populaire, il veut dire un acteur consacré. Et peut-être qu’en disant cela, il parlait aussi de lui-même. Mais ça, il n’avait pas besoin de l’affirmer ; tous les autres s’en chargeaient. Car Jean Gabin, à l’époque de cette interview, est un monument. Cela se voit à la manière avec laquelle il porte, sans ostentation particulière, ses lunettes teintées, sur son fauteuil ; et comment il tient le fin bout de sa cigarette sans philtre, donnant l’impression que celle-là, jusqu’au bout du bout, n’échappera pas à cette homme-là. Ces trois acteurs populaires, Gabin, Fernandel et Bourvil, étaient donc probablement présents le même soir dans cette salle de spectacle. Mais chacun à sa façon. Fernandel – il l’a dit dans son interview – sans doute plié sur son siège ; peut-être mort de rire. De la même façon que Bourvil, dans son sketch du jockey qui entre dans la salle de bain, le raconte en disant que plusieurs, écoutant ce même sketch, auraient déjà finis morts de rire ; alors que l’histoire du jockey entrant dans la salle de bain, Bourvil lui-même ne peut la finir, s’effondrant avant, raide au pied du micro. A côté de Fernandel plié en deux, Gabin, on ne sait pas trop. On l’imagine plutôt les lèvres un peu serrées, souriant légèrement, ricanant. Car on n’a rarement vu Gabin éclater de rire. Ou, sinon, dans sa jeunesse, en face d’une belle jeune femme comme, par exemple, Michelle Morgan. En effet, ça n’est sans doute pas par ses fous rires que Gabin a su mettre le public dans sa poche d’acteur tragique. Mais davantage par une manière d’ouvrir la bouche. Cet acteur-là sera toujours celui qui a dit « T’as d’beaux yeux. Tu sais ? » avec ces mots-là qui sortent droit comme une barre. Dans sa bouche d’acteur tragique, Gabin ne garde pas seulement la fumée de sa cigarette sans philtre: il y a aussi son art de sortir les mots. Sortir les mots d’une bouche sans lèvres. On voit bien comment ceux-ci tombent directement. Non seulement lorsqu’il parle à une belle jeune femme, mais même des décennies plus tard, lorsque l’acteur parle de son défunt ami Fernandel. Les mots tombent sans réflexions anticipées, dirait-on ; sans efforts particuliers. Comme si parler, pour Gabin, relevait d’un réflexe et, sans doute, oui, du phrasé de certains quartiers de Paris dont il était issu. De loin pas la bouche d’un faux-intellectuel, devait penser Fernandel en l’écoutant, même outretombe. On imagine bien Fernandel, de son vivant, répondre à son ami Jean Gabin, de ses lèvres charnues. Sans doute les lèvres les plus charnues du cinéma français. Et imaginons aussi Fernandel dire, avec ces lèvres-là, « T’as d’beaux yeux. Tu sais ? » Très probable que Michelle Morgan n’aurait pas répondu « Embrasse-moi ! » Même si les lèvres de Fernandel auraient pu constituer un atout. Quand à Bourvil dans cette situation, sur un quai, la nuit, donnant sa réplique avec, en fond d’écran, de la brume, nous préférons ne pas l’imaginer. Très probable que Michelle Morgan n’aurait rien répondu du tout. Mais le but n’est pas de devenir méchant.

En observant bien, les lèvres charnues de Fernandel font en fait partie d’un grand visage ovale. Et, lorsque Fernandel parle de Bourvil, certes, les mots sortent de cette bouche charnue, mais, en réalité, c’est de son visage tout entier qu’ils sortent. Car Fernandel est un homme entier. Entier et droit comme une barre, a dit Gabin. Du visage de Fernandel, les mots sortent amples comme la mer, pourrait-on dire. Une mer que son accent du sud – mais pas seulement – rempli encore. Il ne faut pas s’y tromper. Si le phrasé de Fernandel a une chaleur méditerranéenne, ça n’est pas pour autant que ce qu’il prononce manque de profondeur. Tous les mots que prononce Fernandel semblent être passés au philtre, non d’une cigarette, mais de son approbation ou de sa désapprobation. On pourrait même dire que, dans les limites de son genre populaire, cet acteur comique est un intellectuel. Ce qui devait beaucoup impressionner Gabin, pas connu pour ses affinités avec le monde intellectuel. Par ailleurs, si l’on pense à la manière avec laquelle il critique, de ses yeux globuleux, ces films dont on ne comprendrait rien, conçus par de faux intellectuels, le côté intellectuel de Fernandel est d’autant plus surprenant. Et d’autant plus qu’il critique sans jamais préciser qui sont ces artistes avant-gardistes qui seraient, d’ailleurs, les vrais intellectuels. Ce qui nous permettrait de nous faire au moins une idée. Si on n’y pense, vu les capacités de cet acteur populaire intellectuel, il n’était pas disposé, c’est évident, à faire un effort de compréhension pour le cinéma avant-gardiste de son temps, préférant sans doute – c’est son droit – aller voir son ami Bourvil mourir de rire sur scène, en racontant – en essayant de raconter – l’histoire du jockey entrant dans la salle de bain. Bourvil, à la fin, meurt, en effet, de rire. C’est tout, devait se dire Fernandel – approuvant la chute de cet acteur talentueux, au pied du micro – il n’y a rien à comprendre.

Et l’on voit déjà Jean Gabin opiner en ricanant derrière une bouche sans lèvres, dont tout le monde, dans la salle, guettait, c’est certain, le moindre signe. Car, à bien y réfléchir, ces gens là peuvent se trouver n’importe où : pour le commun c’est toujours un spectacle.

Vincent Coppey