Thrêne(s)

29.04.2021

Au milieu de la plage il n’y avait plus qu’Arturo et le premier homme. Alors ils ont levé ce qu’ils avaient dans leurs mains et l’ont entrechoqué. A première vue ça m’a semblé être des bâtons et j’ai ri, parce que j’ai compris pourquoi Arturo voulait que je voie ça, une clownerie, une clownerie étrange mais une clownerie de toute évidence. Pourtant ensuite un doute s’est frayé un passage dans mon esprit. Et si ce n’étaient pas des bâtons ? Et si c’étaient des épées ?

Roberto Bolaño, Los detectives salvares

« Le passé, le passé… A quoi te sert le passé ? Moi je n’ai jamais eu de passé – c’est cela que signifie ma tunique blanche –, même si je suis mort trois fois : fusillé, pendu et de vieillesse.»

Polichinelle

29.04.20

Avant de sortir, j’ai pris le téléphone avec l’intention d’appeler ma mère pour lui parler des dates de naissance. Et puis j’ai renoncé. La soirée était déjà bien avancée. Dans la rue, j’ai reconnu l’homme à la chemise ouverte qui fumait devant le restaurant. Je l’ai regardé comme si je le connaissais. Tout le monde riait en poursuivant ce qui se passait à l’intérieur. L’homme qui n’avait pas froid riait plus fort que les autres. Je me suis demandé où étaient les enfants. En me dirigeant à pied vers le quartier des Grottes, je suis passé sur la rive gauche du lac. Ce quartier, derrière la gare, reste à part ; un vestige de l’époque alternative. Pour y accéder, il faut passer sous un large tunnel. Les trains pèsent lourdement sur les structures. Une porte acoustique vers les bas-fonds. De l’autre côté, quelques immeubles anciens ayant échappé à la démolition surgissent autour d’un parking qui ne ressemble à rien. Le bar à Mezcal est l’un de ces immeubles. Valérie n’avait pas oublié mon goût pour le Mezcal. Mais je n’arrivais pas à me souvenir quand est-ce que je lui en avais parlé. Pas en tournée au Mexique, il n’y en a jamais eue. Je ne me souvenais pas non plus avoir bu une fois cet alcool avec elle. J’aurais tout aussi bien pu lui parler de n’importe quel autre spiritueux, Williamine, Abricotine. Mais le choix était de circonstance parce que le Mezcal, tout comme la Tequila, est l’alcool de la Santa Muerte. 

Sur l’étroite façade de l’immeuble, une bicyclette ancienne avec une énorme roue faisait office d’enseigne. Je suis entré. J’ai pris les escaliers exigus qui mènent au troisième étage. Ne connaissant pas le troisième étage, j’en déduisais que le bar à Mezcal, récemment ouvert, se trouvait en-haut. A mon arrivée, Valérie, assise, était en train de se toucher l’os du nez. Elle portait un pull vert éclatant et ample. « Comment s’appelle cette poétesse de Saint Petersbourg déjà ? » elle me demande. Je lui dis qu’elle n’était pas de Saint Petersbourg mais qu’elle y avait vécu. « Oui, elle me répond, tu étais reparti avec son profil. Nous avions vu un récital dans son ancienne maison. Il y avait un grand piano noir à queue au milieu de la pièce. » Alors je lui dis « Anna Akhmatova ». « Tu as toujours son portait ? » elle me demande. Tout à coup, j’ai eu l’impression qu’elle avait déjà mis les pieds dans ma cuisine de la rue Gustave-Moynier (non Akhmatova, mais Valérie) alors je lui demande si elle était venue une fois dans mon ancien appartement.

- Non. Pourquoi ?

- Parce que j’ai laissé longtemps sur le mur de ma cuisine le portait d’Anna Akhmatova.

- Tu ne trouves pas que j’ai son nez ? Regarde. 

Et elle me montre son nez de profil en laissant son doigt glisser dessus.

- Ton os n’est pas assez cassé, je lui réponds, en montrant avec mon doigt.

- Dommage. Je ne me souviens pas de son nom, mais de son nez, très bien. Un nez hors du commun.

Je lui dis que le portrait était à présent au fond d’un carton de déménagement et que, si j’avais su, je le lui aurais amené ; sans doute en arrivant en retard ; je n’avais aucune idée du carton dans lequel il était rangé. Puis, nous nous sommes embrassés pour nous saluer. J’ai reconnu l’odeur de Valérie, avec en plus, une odeur que je n’identifiais pas. Elle m’a tendu un shoot et nous avons bu cul sec. « A ta tante Lydia » elle m’a dit. « Alors voilà ce qu’il faut faire lorsque quelqu’un meurt. » je lui dis, la saveur d’agave me montant au palais. Elle répondit qu’elle ne savait pas. Qu’on ne pouvait pas encore savoir. L’important était d’être là. Oui, j’ai pensé, pour faire acte de celle qui n’y sera bientôt plus. Et je lui ai dis quelque chose qui ressemblait à cette pensée. Elle a approuvé en me servant un nouveau shoot. Nous avons commencé à boire.